Vision, Données & Expérimentations

By Anthony Hamelle on 15 août 2012 — 5 mins read

« Si tu veux convaincre les gens de construire un bateau avec toi, ne leur parle pas d’abord d’outils, de budgets et de plans, partage ta passion de la mer », Antoine de Saint-Exupéry

Je suis passionné par la politique plus que par beaucoup d’activités humaines. Je suis passionné par la politique car elle peut initier et cristalliser les changements dont une société a besoin et que des citoyens espèrent. À une époque où l’on célèbre davantage les grands patrons de l’économie numérique, les comédiens ou les sportifs, je fais partie de ceux qui restent convaincus que la politique peut être un art admirable et respectable, à condition de la réadapter à notre temps. Aussi, je pose une simple question : de quels outils la politique a-t-elle aujourd’hui besoin pour faire enfin ce qui la rend digne de passions.

Le dernier bouleversement du champ politique est contemporain de la précédente révolution technique, économique et sociale. C’est autour de la révolution industrielle – et des événements qui l’ont précédée ou suivie – que la gauche et la droite sont nées, que les clubs politiques sont devenus partis, que les comités éphémères sont devenus sections et fédérations permanentes, que des régimes constitutionnels successivement libéraux et démocratiques sont apparus, que la presse est devenue un puissant outil d’opinion, que la rue et les faubourgs ont commencé à participer à la vie politique.
Aujourd’hui nous assistons à une nouvelle révolution technique, économique et sociale. La démocratisation de l’informatique a fait faire de considérables gains de productivité aux entreprises, Internet et les réseaux sociaux facilitent le partage du savoir, la puissance de calcul des ordinateurs et la masse de données maintenant accessible laissent augurer une accélération du progrès scientifique.

Le champ politique, autrefois au centre de ces avancées humaines, qu’il en fut le combustible ou la courroie, reste aujourd’hui tristement sourd et aveugle à ce mouvement. La crise du système capitaliste financier, né dans les années 1980, conjuguée à la révolution technique ayant jailli de l’invention de l’informatique au sortir de la guerre de 1939 et de celle d’Internet en 1969, bouleversent l’ordre économique et social.
Comme dans la seconde moitié du 18ème siècle, le libre échange est perçu comme nuisible, les caisses publiques sont exsangues, le populisme séduit, les États souverains ne savent plus mettre au pas les grands féodaux – autrement appelées grandes entreprises ou multinationales – qui œuvrent au maintien de leurs privilèges au détriment de l’intérêt général, tandis que la révolution technique et numérique fait une œuvre lente et certaine de diffusion d’idées nouvelles.

Comme alors, les institutions politiques qui restent figées devront tôt ou tard être submergées par le mouvement en cours, effacées par des rapports nouveaux entre les citoyens, remplacées par des modes nouveaux d’organisation publique.
Plus encore qu’alors, il va nous falloir concevoir puis expérimenter les nouveaux outils politiques. Si la France a connu 6 régimes en 15 ans aux tournants des deux grands siècles révolutionnaires desquels ont jailli les Lumières et l’industrie, c’est bien qu’il lui fallait expérimenter pour trouver sa voie, qu’il lui fallait tenter différentes aventures, essayer différents outils et associer différentes catégories de citoyens à l’attribution puis l’exercice du pouvoir. Aujourd’hui la politique doit reproduire ce schéma pour concevoir de nouveaux outils en empruntant au monde de l’économie numérique sa maxime, « Release Early, Release Often », et son principe d’essais et de tentatives multiples pour définir les approches les plus appropriées. Mais la vie publique ne se dirige pas tout à fait comme une start-up, aussi doit-elle trouver une voie singulière pour faire émerger les nouveaux outils dont elle a besoin.

Les expérimentations politiques appuyées sur les nouveaux outils numériques sont déjà légions : e-pétitions, open data et « Apps for Democracy », imposition d’une transparence accrue aux gouvernants, participation à des débats politiques de type « Town Hall » ou parlementaires, signalement de problèmes localisés via des applicationss de type « Fix My Street » ou « Ushaidi », etc. Cependant ces expérimentations ne parviennent pas à se cristalliser au sein d’un mouvement politique d’envergure qui se chargerait de les appliquer dans la conquête puis dans l’exercice du pouvoir. Le problème réside sans doute dans l’obnubilation que certains ont pour tous ces outils. Ceux-ci sont remarquables à bien des égards, mais ils n’en resteront pas moins inertes tant qu’ils n’auront pas été mis au service d’une vision bien définie, d’un mouvement poursuivant un cap politique précis. C’est d’ailleurs ici que le bât blesse en politique aujourd’hui puisque associations nouvelles – de type « Occupy » ou « Indignés » – comme partis traditionnels déploient des outils sans nécessairement les articuler avec une vision politique d’ensemble.

En fondant L’Homme Enchaîné, Clémenceau ne fit rien d’autre que de faire se rencontrer sa vision et l’outil d’opinion par excellence de son époque, le journal. Bien que l’association d’une vision et d’outils reste pertinente, aujourd’hui l’outil d’opinion sera davantage plateforme médiatique et collaborative que simple journal, l’outil d’opinion sera davantage outil de collaboration et de co-construction que canal d’expression.

Une telle plateforme politique, dont les contours précis seraient bien évidemment à co-définir, pourrait s’articuler autour des axes suivants :
– Partage d’une vision européenne et française – traduite automatiquement via Google Translate – des (r)évolutions que notre monde doit connaître ;
– Utilisation de masses de données (big data) des champs politique, économique et social pour dessiner des analyses, des « algorithmes politiques » et des voies d’action à suivre ;
– Expérimentations collaboratives trouvant une manifestation physique et concrète tel le système parallèle de propriété intellectuelle « Creative Commons », telles des bonnes pratiques d’organisation d’entreprise et de répartition des richesses en son sein, ou encore des nouveaux modèles d’organisation civique au niveau de certains quartiers ou certaines villes.

Vision, Données et Expérimentations. Voilà le triptyque à ériger dans le champ politique.

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Enseignant / Teacher, Sciences Po Paris, American University of Paris.
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