Un horizon dans le débat

By Anthony Hamelle on 16 janvier 2013 — 3 mins read

Je n’ai guère le pied marin, aussi dès que la houle devient forte j’aime à chercher l’horizon pour renforcer mes repères et mes sens. Et bien je crois que la houle secoue maintenant avec suffisamment de force le débat sur le mariage pour tous pour qu’il soit temps de porter notre regard sur l’horizon.

En matière politique cet horizon c’est, parfois, simplement la mémoire, l’hommage à celles et ceux qui nous ont précédé sur des mers agitées. Aussi me suis-je tourné vers un débat finalement récent, dans la grande histoire des évolutions sociales, mais déjà lointain dans l’histoire grandissante de la société accélérée – celle de la révolution numérique. Ce débat, c’est celui de 1974 sur l’interruption volontaire de grossesse, l’avortement. Je ne l’ai pas connu mais me suis suffisamment laissé dire qu’il avait été âpre pour que ma curiosité s’en souvienne et s’en saisisse.

En cherchant, peu, j’ai extrait des débats quelques paroles d’une rare justesse rhétorique qui constituent l’horizon que nous devrions tous regarder en face, celui du doute, de l’humilité et de la sérénité. Ô que j’aimerais que tous les partisans du débat, de tous bords, parlementaires en tête, aient suffisamment de cet esprit pour imiter les mots introductifs du député Henry Berger et atteindre à sa sagesse.

Monsieur le Premier ministre, mesdames et messieurs les ministres, mes chers collègues, le problème posé est grave.

Il suscite passions et réactions, déchaîne les controverses, pose de naturelles interrogations et il continuera sans doute à en poser. Il n’a jamais été franchement abordé, et donc jamais résolu.

La seule certitude qui se dégage, en ce domaine, c’est que rien ne peut être définitivement tranché et qu’il appartiendra aux générations de demain, en fonction de leur évolution, d’y réfléchir à leur tour.

Sans condamner le passé, et sans engager l’avenir au-delà des limites de nos responsabilités, la nécessité pour nous est de penser au présent, sur un problème actuel.

Il faut regarder en face, et courageusement, un fait à propos duquel les statistiques sont impuissantes à traduire la somme des tragédies qu’elles expriment. Une obligation morale et humaine nous impose de ne plus continuer à ignorer ces dernières. Nous ne devons plus les accepter comme l’inéluctable malheur auquel nos yeux, trop souvent fermés, ont tendance à s’habituer.

L’Assemblée va en débattre. Chacune et chacun prendra position dans le plein usage de sa liberté et face à face avec sa seule conscience.

[…]

Pendant près de douze heures, le processus d’examen et de discussion s’est déroulé au sein de la commission. Pour tous les membres de cette dernière, et plus particulièrement pour moi, sur qui reposait l’honneur et la responsabilité de présider les débats, ce furent des heures où l’acuité du problème de conscience posé à chacun affleura à tout instant, mais aucun participant, à quelque tendance qu’il appartienne, ne se départit jamais de la dignité et de la gravité requises en pareille matière.

[…]

Dans ce grand débat qui place aux frontières de la conscience l’exercice difficile du droit, tout me conduit à adopter comme principes essentiels de mon travail l’humilité, la sérénité et l’objectivité.

[…]

La question reflète l’état de la société dans laquelle elle se pose. Elle en épouse les mouvances et les évolutions. Ce serait aller à l’encontre des mouvements naturels des hommes que de ne pas l’aborder pour tenter de lui trouver non une solution définitive, mais une réponse réfléchie et actuelle.

En ce sens, la crainte de se tromper doit-elle l’emporter sur la volonté d’entreprendre ? Non, si nous écartons de notre raisonnement toutes les certitudes orgueilleuses de quelque nature qu’elles soient.

Dans ce difficile problème nous ne devons nous ériger a priori, ni en avocats, ni en procureurs à l’égard d’un projet qui a le mérite, sans jamais prétendre à l’infaillibilité, de tenter, en une approche simplement humaine, d’accorder de façon réaliste le fait et le droit.

Henry Berger, président de la commission des affaires culturelles, familiales et sociales de l’Assemblée nationale, rapporteur du projet de loi relatif à l’interruption volontaire de grossesse, 26 novembre 1974.

Je suis favorable à l’accord du fait social et du droit, au mariage pour couples de personnes de même sexe, et je respecte chaque sensibilité, y compris inverse, qui s’exprime avec mesure.

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  • je pense que le débat sur l’IVG était plus fondamental pour nôtre société,mais l’idée de mettre en accord le droit et la société se retrouve dans les deux cas.Je suis pour ce mariage pour tous,suite à sa mise en place,les générations futures décideront de son maintien ou non.

  • C’est vrai, le débat sur l’IVG était sans doute plus fondamental, en tout cas charriait-il plus de drames à soulager. Mais c’est justement parce que certains ont réussi à agir sereinement dans ce grave débat qu’il est possible de se comporter ainsi aujourd’hui…

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Enseignant / Teacher, Sciences Po Paris, American University of Paris.
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