Inertocratie

By Anthony Hamelle on 8 août 2013 — 6 mins read

Je viens d’achever l’excellent « The End of Power » par Moises Naim, ancien directeur de la publication de Foreign Policy, ministre de l’Industrie et du Commerce du Venezuela à la fin des années 1980 puis directeur de la Banque mondiale, chercheur à la Fondation Carnegie, diplômé du MIT. J’étais, collégien il y a quelques années, adepte de la collection « Profil d’une oeuvre » pour tirer les principaux enseignements d’un livre dans une logique de moindre effort ; avant de venir à mon propos, le temps d’une courte introduction, je vous propose d’imiter imparfaitement ce modèle.

Pour l’essentiel, retenez que Naim ne se contente pas d’écrire avec ses mots la thèse maintenant bien admise de l’évolution de la structure des pouvoirs dans le monde, du passage de la pyramide descendante, d’une efficacité toute martiale, au réseau horizontal, dont la puissance est potentiellement supérieure bien que moins certaine. Non, Naim développe la thèse selon laquelle le pouvoir, où qu’il soit, décline. Des citoyens plus nombreux, mieux éduqués et en meilleure santé seraient davantage enclins à prendre leur part de la vie de la cité. Des citoyens plus mobiles, s’inscrivant dans les flux migratoires les plus importants que l’humanité ait jamais connus constituent des diasporas qui forcent l’esprit critique sinon la contradiction. Des citoyens ne respectant plus systématiquement l’autorité établie, religieuse, militaire, politique ou économique, ne s’en laissent plus conter si aisément que par le passé. Le « Plus », la « Mobilité » et la « Mentalité » (*More, Mobility, Mentality*) constitueraient trois mouvements sapant les fondements des pouvoirs anciens dans tous les champs. Cela ne va pas sans poser de lourds enjeux de participation de chacun à la vie publique. Cela obère notre capacité de réponse aux problèmes collectifs tels le dérèglement climatique ou la juste répartition des richesses que seuls des pouvoirs déterminés, légitimes et capables pourront résoudre. Les choix à faire nous paraissent moins évidents et les décisions ne se prennent plus car les pouvoirs nouveaux n’ont pas remplacé les pouvoirs anciens ; les mobilisations et insurrections citoyennes, les ONG, les fondations et mécènes, les multinationales, les églises évangéliques et communautés religieuses autonomes, les mouvements terroristes ou encore les partis populistes ou minoritaires gênent et contraignent les Etats-nations, leurs gouvernements et leurs forums internationaux sans se substituer à eux.

Sans doute de nouveaux équilibres sont-ils en train d’émerger pour permettre que des décisions soient prises, cependant les problèmes et tensions du temps présent réclament d’être maintenant dénoués. Ce dénouement peut arriver par des pouvoirs rationnels ou insurrectionnels, l’histoire a connu les deux, mais les hommes que nous sommes préférerions sans doute l’assurance des premiers à la rudesse des seconds pour retrouver la voie du progrès. Je n’ai ni la prétention ni le talent de savoir quel chemin sera le nôtre, j’ai le simple souci de m’y préparer, de nous y préparer, aussi vous invité-je à rentrer par vous-même dans « la fin du pouvoir » (en anglais uniquement pour l’heure).

Cette introduction faite, c’est au champ politique français que je propose d’appliquer la thèse de Moises Naim, intéressante et fortement étayée en la matière, cristallisée par une formule sans équivoque, la « vétocratie » – régime dans lequel le pouvoir ne fait qu’arrêter le pouvoir, avant même qu’il ait pu agir. Pour inverser une formule chère à feu mon professeur Guy Carcassonne, rares sont aujourd’hui dans le monde les gouvernants effectivement en mesure de gouverner. Qu’on en juge. Les majorités parlementaires sont plus rarement détenues par des partis homogènes et volontaires que par des coalitions disparates et parfois pusillanimes. L’essor d’institutions internationales et régionales, telle l’Union Européenne, a tout à la fois entamé la souveraineté des États et favorisé l’émergence de mouvements politiques contestataires et populistes (FN français, UKIP britannique, Ligue du Nord italienne, FPO autrichien, NVA belge, etc.) qui empêchent ou limitent la marge de manoeuvre des partis majoritaires. Baltazar Garzon en Espagne, Antoni di Petro en Italie ou Renaud Van Ruymbeke en France illustrent le pouvoir accru détenu par les juges qui en remontrent aux deux autres pouvoirs classiques. Chiffre marquant, plus de 55% des sièges des parlements des pays de l’OCDE sont détenus par des partis minoritaires. La Belgique, l’Italie ou la Grèce connaissent une stabilité gouvernementale n’ayant rien à envier à la IVe République française. Ces 30 dernières années le Congrès américain a majoritairement été dirigé par le camp opposé à celui du Président, escamotant le plus souvent les projets de réforme de la Maison blanche.

La France, elle, dans une arrogance que beaucoup lui reconnaissent, fait bande à part puisque les gouvernants y disposent effectivement des moyens de gouverner. Depuis 1962 les Premiers ministres et leurs gouvernements sont soutenus par des majorités soudées, souvent même par des partis majoritaires. Les ministres disposent de toute la palette du « parlementarisme rationalisé » léguée par Michel Debré pour faire adopter les lois qu’ils veulent. La dissonance des majorités (période de cohabitation) est moins probable que par le passé en raison de la fameuse inversion du calendrier électoral pour 2002 (tenue des élections législatives après la présidentielle). Les parlementaires mêmes se sont vus reconnaître des prérogatives nouvelles leur permettant de mettre à l’ordre du jour et d’adopter des propositions de loi de leur initiative propre. Le Conseil constitutionnel demeure fort compréhensif à l’égard d’une vie politique que nombre de ses membres ont connue.

Au plus lointain, c’est finalement l’héritage absolutiste d’Ancien Régime et jacobin de Révolution qui perdure encore aujourd’hui et qui donne à notre Président, à notre Gouvernement, à notre Assemblée nationale et à notre Sénat les moyens effectifs de concevoir et d’adopter les plans et règles que la France suivra. Pourtant la France semble autant sinon plus que tout autre pays embourbée dans l’indécision, prise dans l’inertie d’une pente empruntée au tournant des années 1980 qui mêle fort mal libéralisme et keynésianisme. Pourtant toujours les gouvernants peuvent gouverner. Les Présidents et les ministres font adopter les lois qu’ils veulent sans trop de difficultés. Les corps intermédiaires manifestent et maugréent, à gauche comme à droite, mais n’empêchent que fort rarement l’adoption, la ratification puis l’application de lois sur lesquelles les majorités opposées qui se succèdent ne reviennent guère – la droite n’est pas revenue sur le PACS, la gauche sur la réforme des retraites de 2010, la droite sur les 35 heures, la gauche sur les privatisations, et la droite sur le mariage pour tous (je m’avance sans grand risque). Les collectivités territoriales françaises sont loin d’être les indisciplinées provinces espagnoles. Les fonctionnaires de la République font leur oeuvre et appliquent les lois. Le système politique et administratif fonctionne.

Peut-être pourrions-nous nous réjouir de ce que la vétocratie n’ait pas encore gagné la France. Peut-être le pourrions-nous en effet si nos gouvernants acceptaient de sortir de l’inertocratie dans laquelle ils s’enferment, eux et leurs courtisans, pour prendre enfin de grandes décisions politiques.

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  • Très intéressant, je trouve cependant que ta conclusion est trop déresponsabilisante car je ne crois pas que nos dirigeants s’enferment dans l’inertocratie mais plutôt que l’organisation de la société et le peuple français s’enferme lui même dans cette situation. N’y a t’il pas une des analyses de Tocqueville qui voyait dans la centralisation le risque que les individus fassent peu à peu abstraction de leur volonté une voie d’explication.
    Sous un angle encore un peu différent les français seraient typiquement dans une inertocratie volontaire, les quelques mouvements minoritaires de désobéissance civile (des anti nucléaire, anti OGM en passant par certains anti ivg ou certains opposants au mariage pour tous) n’étant la que pour souligner par contraste ce comportement de la majorité.

  • Tocqueville avait fort bien mis en garde en effet contre les ravages possibles d’un désir excessif d’égalité qui arrêterait certains d’agir et de progresser en toute liberté de peur que cela ne les rende inégaux. Ce mal perturbe sans doute la France, comme la volonté excessive de liberté vient à en gêner d’autres en effaçant toute forme de solidarité voire de conscience du bien commun, de la « république ». Mais je situe mon propos à un autre niveau que la volonté d’un peuple, celui de la capacité à agir des gouvernants. Or, en France, justement peut-être à cause de ces freins dans l’esprit français, les fondateurs de la Ve République ont cru bon de doter les gouvernants de quoi agir. Si ceux-ci n’en font rien, ce n’est pas qu’ils en soient empêchés, c’est qu’ils ne le souhaitent pas réellement, qu’ils restent inertes…

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