La mère de toutes les campagnes électorales : les délégués du CM2A

By Anthony Hamelle on 17 janvier 2016 — 5 mins read

Laissez-moi vous raconter une histoire que j’avais oubliée de partager avec vous quand elle advint. En septembre dernier, la rentrée passée, Ella s’attèle à l’un de ses moments préférés de l’année scolaire, avec le soin d’une élève appliquée et l’ambition de ses 10 ans : l’élection des délégués de classe. Ne sous-estimez pas l’ambition de cet âge car c’est en réalité bien plus une affaire de caractère que d’années. Ella n’en manque pas en tout cas, de caractère comme d’ambition. Quant au soin apporté aux entreprises de la vie, il est en fait intact dès le plus jeune âge et s’abîme sans doute avec le temps. Et c’est bien là que l’affaire se gâte, quand, abîmé que je suis par mon âge ô combien avancé aux yeux de mes chouettes — mais c’est une histoire pour un autre jour — je choisis de me mêler de sa campagne pour le poste de déléguée de la classe de CM2A.

Un soir, à peine ai-je passé le pas de la porte qu’Ella m’assaille avec la nouvelle : elle fait campagne ! Ayant déjà occupé ces illustres fonctions en CP et CE1, et celles certes subalternes mais non moins honorables de sous-déléguée en CE2 puis d’éco-déléguée en CM1, elle aborde l’affaire avec méthode et détermination. Elle veut à tout prix améliorer la vie de l’école, laisser peut-être une trace de son passage avant de partir au collège l’année prochaine. Il lui faut une stratégie, des propositions, une affiche et un discours. Voilà le chemin qui assure la victoire. Devant ces assauts je ne cherche même pas à résister et lui offre — trop content d’avoir une cliente convaincue par ma seule qualité de papa — mes services de directeur de campagne, un des plus beaux challenges politiques qu’il m’est donné de relever (en cette fin d’été 2015 en tout cas 😉

Ella s’interroge, comment aborder la chose ? Les élèves de CM2 connaissent tous les recoins de la cour ou tous les tours qu’ils peuvent jouer aux plus petits des élèves comme aux plus grands des maîtres, tous les loisirs bien en cour lors de la récréation ; ils seront plus difficiles à convaincre que les années précédentes, sans doute peu à l’écoute des rapides discours que la poignée de candidats devaient prononcer à l’occasion de la séance réservée au sujet par leur instituteur. A cette interrogation je réponds simplement que le plus sur moyen de retenir l’attention — et d’attraper peut-être quelques votes — c’est de préférer la beauté des histoires à la litanie des promesses. Alors Ella, sure des conseils de son conseiller de papa, se met derrière le clavier pour écrire le discours qui marquera de son empreinte l’histoire des CM2 de son école :

« Laissez-moi vous raconter une histoire, l’histoire de notre école de 2011 à nos jours.
Je me suis toujours préoccupée de notre école en tant que déléguée, sous-déléguée et éco-déléguée. A mon arrivée en CP, je n’étais pas plus haute que trois pommes. Pour moi tous ces grands autour de moi étaient signe de danger. Un jour j’entendis parler d’un soi-disant “coin calme”. C’est vrai qu’un coin de cour avec une démarcation au sol était plus calme que le reste. Aujourd’hui ce “coin calme” n’est plus vraiment calme.
Je me rappellerai toujours de mon premier jour d’école. J’avais peur de me tromper de toilettes et d’aller dans celles des garçons. En rentrant dans les toilettes des filles je fus directement frappée par la pagaille. Des filles papotaient près des miroirs, des papiers traînaient par terre… C’était vraiment le désastre. Aujourd’hui les toilettes sont nettement plus propres mais il reste des progrès à faire.
Un jour, alors que je jouais à chat avec mes amies, je me rendis compte que j’étais complètement épuisée. Je cherchai un banc sous le préau. J’en trouvai un tout calme et je m’assis presque aussitôt. Rien d’extraordinaire non ? Alors que je reprenais mon souffle, je sentis un petit tremblement. Je tournis ma tête et je vis quelqu’un faire des bonds sur le banc. Je me levai et partis chercher un autre banc mais la chance ne jouait pas en ma faveur. Un tas de personnes jouait à monter sur les bancs. Le seul coin libre était fait de pierre où aucune plaque de banc n’avait été posée. Aujourd’hui aucun progrès et c’est bien dommage.
Si je suis élue, je ferai tout mon possible pour améliorer tous les mauvais points et mettrai en valeur tous les bons. Ce serait pour moi un honneur de représenter notre classe auprès de la directrice.
Merci de m’avoir écoutée. »

Bilan de campagne ? Bien que le mode de scrutin retenu pour l’occasion m’ait paru plus byzantin encore que le système proportionnel utilisé pour l’élection du Folketing au Danemark, il fallait bien se rendre à l’évidence, nous n’avions pas la bonne stratégie, et la petite histoire d’Ella et les 4 voix qu’elle lui obtint pesaient bien peu face au discours du vainqueur : « Si vous votez pour moi nous mangerons mieux à la cantine. Merci. »

Souvent en politique, plus que les plus belles, ce sont les histoires les plus simples qui sont les plus efficaces. Ella en fut quitte pour une petite leçon : à court terme il est plus sur de faire plaisir que de séduire, mais à long terme, avec le temps et l’âge, les circonstances aidant, la séduction a ses atours…

PS : quant à moi j’en fus quitte pour une nouvelle défaite électorale 😉

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