À mes professeurs, à Guy Carcassonne.

By Anthony Hamelle on 7 avril 2018 — 4 mins read

Depuis 10 ans maintenant je commence chaque année universitaire en parlant de ma plus basse voix, de manière à ce que l’onde de mes mots dépasse à peine mon pupitre, de sorte à ce que le silence vienne parmi la petite troupe d’étudiant.e.s rassemblée pour m’écouter. Et chaque année le silence vient, et chaque année je raconte à mes étudiant.e.s ma première anecdote de l’année, tirée non sans ironie de celui qui mêlait au savoir le plus haut les anecdotes les plus contingentes, comme pour donner raison à Marx et sa maxime : « les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font. »

Chaque année Guy Carcassonne commençait son cours magistral de sa voix la plus basse, de cette voix dont nous retenons les notes graves, les beaux mots, les grandes pensées, les petites histoires. Beaucoup a déjà été dit sur Guy Carcassonne, le professeur, le maître, l’ami, le brillant esprit, l’universitaire inscrit dans la vie de la cité ou encore l’homme généreux. Ce qui est également admirable chez le professeur Carcassonne, c’est qu’il a laissé des souvenirs particuliers à chacun de ceux qui ont eu la chance de le côtoyer ; il leur a offert de partager un bout de son chemin, une relation subjective, une connexion personnelle que d’autres, trop nombreux, délaissent sous un vernis social. Aussi y-a-t-il de l’intérêt dans chaque point de vue, unique, étayé et vécu — fut-ce brièvement — auprès de Guy Carcassonne, pourvu qu’il soit bien raconté, fondé sur quelque anecdote.

Hasard des choses, mon frère Aurélien m’apprît début 2013 qu’il avait retrouvé notre ancien professeur autour d’un dossier judiciaire — preuve supplémentaire de l’inclination du professeur à ne pas se contenter de sa chaire, à partager ses lumières au-delà de ses ouailles universitaires dont mon frère et moi fumes. Revinrent alors de bons souvenirs mais aussi et surtout des mots et concepts partagés par lui et toujours d’une grande actualité : référendum césaro-papiste (à rappeler à ceux qui croient que cet instrument serait naturellement doté de toutes les vertus démocratiques), non cumul des mandats, exercice de leurs prérogatives par les parlementaires (notamment en matière de contrôle du Gouvernement et de l’administration), «Nouvelles limites du domaine de la loi à raison des normes de rang égal ou supérieur» (le titre de ma furtive thèse entreprise sous sa direction pour tenter de mesurer les marges de manoeuvres de notre Parlement pris en tenailles entre un exécutif envahissant depuis 1958 et une Union européenne normativement expansionniste)…

Peu avant l’Université et le droit constitutionnel, j’avais eu la chance de trouver sur mon parcours deux professeurs de lycée qui avait commencé à éveiller ma curiosité pour le monde du savoir, qui m’avait encouragé à comprendre la raison des choses, qui m’avait sans que je le sache alors donné les clés d’une vie passionnante car conduite par un esprit, le mien, devenu pleinement curieux. M. Ponzo, professeur de mathématiques, finit de m’aider à organiser mes raisonnements, déductions et autres pensées. M. Hayes, Américain ayant gardé de ses combats vietnamiens une fêlure rendant sa langue particulièrement vivante à mes yeux, me fit ainsi découvrir les ressorts cachés de l’anglais et, ce faisant, les ressorts cachés de toute langue à laquelle je voudrais bien m’intéresser. Cela n’est peut-être pas évident, mais c’est de la connaissance des langues, par-delà leur seule pratique, que naissent en grande partie ou se renforcent le sens de l’altérité et la capacité à vivre ensemble. La plupart de mes professeurs ont bien évidemment compté dans ce parcours, mais de mon enseignement secondaire je retiens ceux-là, et de mon éducation élémentaire je retiens M. Rouyer, instituteur de CM2 qui passa sa dernière année dans le métier à m’inculquer une rigueur éducative forgée dans les années 50 à coups de règles sur les doigts et d’autres sanctions toujours strictes mais jamais injustes.

Bien que la London School of Economics and Political Science, dont la devise me convient parfaitement, constitue indéniablement un des principaux temps forts de mon chemin curieux, c’est Guy Carcassonne qui aura le plus marqué mes années universitaires. Il avait une manière à part de raconter l’histoire de France à travers ses institutions, et l’histoire de celles-ci à travers les nombreuses constitutions qui se sont succédé et les anecdotes des hommes qui les ont rédigées ou animées. L’abbé Grégoire, le texte de la constitution de l’an I qui énonce dans sa déclaration des droits que les “délits des mandataires du peuple et de ses agents ne doivent jamais être impunis” et qu’en conséquence “nul n’a le droit de se prétendre plus inviolable que les autres citoyens”, Talleyrand (et ses nombreux bons mots et vices), Sieyès, le 18 Brumaire, la chambre introuvable, les doctrinaires, la maxime “Se soumettre ou se démettre” et bien d’autres choses encore résonneront encore longtemps en moi grâce à lui.

Il m’avait dit, au détour d’une conversation sur ma thèse qui n’avançait pas, tout le plaisir qu’il avait à aller à Saint-Petersbourg. Il y est mort très vite, trop vite, ce qui lui “correspond bien” pour reprendre quelques mots de l’oraison prononcée par Michel Rocard le 3 juin 2013, au cimetière Montmartre, lors des funérailles du dernier de mes professeurs. Je m’appuie sur lui aujourd’hui pour enseigner, comme pour transmettre un peu de tout ce qu’il nous a légué.

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Enseignant, Sciences Po Paris.
Chief Digital Officer, TBWA\Paris.
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